Sur-information, réseaux sociaux et curation

C’est un fait bien connu : notre époque est plus que jamais celle de la sur-information. Entre les listes de diffusion, les sites web et les fils RSS, on ne sait plus où donner de la tête… sans compter Twitter, véritable média de l’immédiat et ses 600 messages échangés par seconde ou Facebook que ses presque 700 millions d’utilisateurs transforment en une déferlante d’informations et de « buzz » de toutes sortes.

Bref, nous sommes aujourd’hui dans une ère d’abondance. L’enjeu auquel nous nous trouvons tous confrontés est, naturellement, de retrouver de la valeur dans tout ce flot d’informations en continu mais également de pouvoir y naviguer efficacement. Une première réponse a été trouvée par les moteurs de recherche : indexer les contenus. Google l’a parfaitement compris mais n’offre qu’un premier degré de réponse. La question est bien de savoir comment aller au delà : classer, retrouver, mettre à profit. La question aujourd’hui n’est plus tellement celle des outils de recherche mais celle des outils de classement dont l’usage doit se faire à bon escient.

Pour répondre à ce défi est apparue depuis quelques mois la notion de curation. Anglicisme qui désigne des systèmes et des méthodes d’organisation de l’information. L’objectif est faire le ménage dans l’information pour, en quelque sorte, augmenter le rapport signal/bruit.

Historiquement, le premier de ces outils ce sont les méta-données : des informations ajoutées aux contenu permettant de les retrouver efficacement. La forme la plus connue de ces méta-données, ce sont les Tags que de nombreux services ou logiciels permettent d’ajouter aux contenus. Qui n’a jamais taggué une photo dans Flickr ou un ami dans Facebook ? Qui n’a jamais ajouté un point d’intérêt sur une carte Google ? Les méta-données enrichissent les contenus. Les moteurs de recherche les indexent. L’objectif est de retrouver rapidement une information.

La difficulté face aux méta-données, c’est la taxinomie, c’est-à-dire le plan d’indexation. Autrefois c’était le pré carré des documentalistes et autres bibliothécaires qui avaient la haute main sur des plans de classement normalisés (qu’on pense à Unimark, par exemple) utilisés par des systèmes informatiques dédiés, d’ailleurs toujours en usage dans les bibliothèques.

Considéré comme une base de données, Internet (et le web en particulier) frappe par sa non structuration et son hétérogénéité. Utiliser une taxinomie structurée s’avère donc particulièrement difficile. C’est pourtant l’ambition du projet dit Web Sémantique dont l’un des promoteurs n’est autre que Tim Berners-Lee, l’inventeur du web, et dont l’ambition est de proposer un système ouvert et normalisé en se fondant sur les standards du web… Le Web Sémantique est certes prometteur mais demandera un certain temps avant de se généraliser.

La solution proposée par le web 2.0 est à la fois plus pratique et plus simple : pourquoi ne pas faire confiance à une main d’oeuvre nombreuse et non couteuse : les utilisateurs eux-mêmes. Qu’il s’agisse de Picasa, de Facebook, de Wikipedia, ou de tant d’autres encore, de très nombreux sites ont compris l’intérêt de mettre leurs utilisateurs à contribution. Ce sont les folksonomies (c’est-à-dire, littéralement, les taxinomies établies par tout un chacun). Elles prennent souvent la forme de tags que chacun peut ajouter à sa guise sur les contenus les plus divers. Sur les blogs également les auteurs peuvent ajouter des tags et créer ainsi des nuages de tags. Au nombre des folksonomies les plus connues, Foursquare, un jeu de géolocalisation : la société s’appuie sur les utilisateurs pour indexer de très nombreux lieux en tous genres dans le monde entier.

Bref, à peine la notion de curation est-elle apparue que fleurissent un certain nombre d’outils permettant de matérialiser le concept. En voici quelques-uns :

– Commençons par Digg qui fait figure de dinosaure — pensez donc : il a été créé en 2004 ! — qui permet de partager des adresses de sites web avec ses amis. La curation lui permet de retrouver une nouvelle jeunesse.

Pearl Trees conjugue curation et réseaux sociaux sous forme de « cartes mentales ». A défaut d’être efficace, c’est très ludique.

Quora a été lancé par des anciens employés de Twitter. La grande force de ce service réside dans sa logique de questions-réponses : Quora cherche à combiner base de connaissances et réseau social.

Scoop-It et Storify sont des agrégateurs de contenus. Il y a encore 2 ans ces deux services seraient rentrés dans la catégorie des « mash-ups », c’est-à-dire d’assemblages de contenus hétérogènes. Ces deux sites offrent à leurs utilisateurs la possibilité de choisir, d’assembler et de classer des informations provenant de sources variées sur une seule page. Il est également possible d’y ajouter des commentaires et des textes (de les éditorialiser un minimum, comme on dit dans les médias).

-TikiMee, de la start-up Tiki’labs propose un service original : chacun peut se présenter grâce à une carte de visite rassemblant ses sites préférés. Ambition du service : faire de la carte de visite une « signature interactive » pouvant être consultée sur tout types de terminaux.

– Sur l’iPad d’Apple, The Early Edition et Flipboard adoptent la métaphore du magazine : qu’il s’agisse de fils RSS (pour The Early Edition) ou d’informations en provenance de Twitter et de Facebook (pour Flipboard), elles sont présentées sous formes de pages que ces applications vous permettent de feuilleter et, naturellement, de commenter.

Au delà de ces quelques exemples, la curation ne va pas sans soulever des enjeux importants. Retenons-en trois :

Le premier enjeu est celui de l’identité : qui est celui ou celle qui propose la sélection de contenus ? Un journaliste, un spécialiste reconnu, un amateur éclairé… la curation va faire ressurgir l’herméneutique, notion bien connue des spécialistes en science de l’information : le « qui » et le « pourquoi » sont importants que le « quoi ». Bref, avant de gober tout rond une information, quand bien même elle semble pertinente, il importe de l’interpréter et de la déchiffrer un minimum… vous l’aurez remarqué en effet, tous ces outils de curation sont « sociaux » c’est à dire qu’ils permettent aux différents utilisateurs de tisser des liens les uns avec les autres.

Deuxième enjeu, la réputation : cette notion a été mise en avant par les réseaux sociaux qui ont aussi leurs « vedettes » : ces utilisateurs (identifiés ou non) qui sont suivis par un grand nombre d’autres. Qu’on songe au compte Tweeter du Monde (plus de 240 000 abonnés) ou à celui de Maitre Eolas, le fameux « avocat du web » et ses 33000 abonnés.

Evidemment en se conjuguant ces deux enjeux en font naître un troisième : le pouvoir de recommandation, notion souvent mise à profit par les annonceurs qui « sponsorisent » certains auteurs de blogs pour vanter leurs produits. A ce titre, le cas du blog de Korben est intéressant : il arrive à ce blogueur influent d’organiser des concours qui ont permis à des produits de se lancer (ce fut notamment le cas du sac « Akibag »). Autre exemple, celui du site web MyWittyGames qui avait besoin de financement pour un jeu. En 24h, un petit coup de pouce Korben leur a permis de compléter leur objectif de financement qui venait à peine de passer les 50%.

Vous l’aurez compris, la curation est une notion à suivre de près. En effet, certains secteurs économiques vont très rapidement être confrontés à la problématique d’une déferlante de contenus : l’arrivée de l’auto-édition va bientôt chambouler le métier d’éditeur car chaque auteur aura à sa disposition les outils lui permettant de distribuer massivement ses création (ce que j’ai démontré en auto-publiant Opus 1 sur l’iBookStore). On songera également à l’arrivée massive sur le marché de la télévision connectée : grâce à leur connexion internet, les télévisions connectées vont faire déferler des contenus sur nos écrans et faire voler en éclats les notions de chaînes et de bouquets. A nouveau se posera la question de la navigation et de la sélection dans de très grandes quantités d’informations. La curation ne sera plus seulement une notion à la mode : elle deviendra alors une nécessité….

FD Conseil se tient à votre disposition pour vous aider à adopter la notion de curation à vos problématiques d’audience. N’hésitez pas à me contacter.

Bien cordialement
Francois Druel

3 Comments

  1. thierry_dethoor says:

    la curation est un sujet qui reste encore flou pour la plupart d’entre nous (et je parle des personnes habituées au web et au 2.0). Votre article apporte pas mal de réponses. Merci.
    Mais si je me mets à la place d’un patron en entreprise, inutile de parler de « curation » alors que la notion de veille est à peine acceptée, non reconnue comme utile (pas d’emploi dédié), et réservée aux passionnés illuminés ! Bref, j’aimerais commencer à passer des messages, et justes si possibles d’où ces 2 questions :
    puis-je réduire la curation à l’ex-pigiste ?
    puis-je résumer la curation à l’expertise de la veille ?

    autre sujet sur lequel je cherche à débattre : en admettant que la curation est utile, y a-t-il un modèle économique autour du sujet ? Ou peut-on vivre de la curation ? Ou encore, pourquoi une entreprise paierait une prestation de curation ?
    Merci de votre aide, et…à suivre.
    sinon, je vous partage mon récent pearltree sur le sujet : http://bit.ly/kR6zeU

  2. Dr. Francois Druel says:

    Comme vous le signalez la curation fait ressurgir, sous une forme nouvelle, le vieux serpent de mer de la veille, au sens large, qui va de l’intelligence stratégique à la lecture de la presse…

    Dans mon jeune temps (on était en 1995 !) frais émoulu du DESS Information & Sécurité de Marne la Vallée où j’avais suivi les cours de Cl. Paoli, JL Dallemagne et F. Jakobiak, j’en étais arrivé à la conclusion que si l’Internet (au sens large car en ce temps là le parnorama comptait encore AOL et CompuServe) est une base de données, il serait nécessaire de créer un métier de « documentaliste de l’Internet ». En effet, toutes les « bases de données » ont généré leurs spécialistes : le papyrus et les scribles, les parchemins et les moines-copises, les livres et les bibliothécaires, etc. J’avais appelé ce métier « NetSurfer »…

    Avant de lancer ma boite, voulant valider le concept, j’étais allé le présenter à Jean-Michel Billaut à l’Atelier de Paribas… et il m’avait embauché sur le champ ! C’est comme ça que je suis devenu le NetSurfer de l’Atelier. (voir ce petit article sur le blog de Jean-Michel).

    Bref, la curation trouve ses racines dans des pratiques anciennes. On pourrait presque dire que c’est du neuf avec du vieux… en apportant un vernis de modernité à des pratiques bien connues.

    Sur la culture des patrons, je me permettrais d’être un peu plus optimiste que vous. Depuis 15 ans on a tellement bassiné les élèves des universités avec la veille (c’est ce à quoi nous nous attachons pour les élèves du département Innovation de l’Istia en tout cas) que les générations montantes y seront nécessairement plus senslbles que les anciennes.

    Pour répondre à vos questions, je ne pense pas que le métier de pigiste, et plus largement de journaliste, se réduise à la curation mais elle y participe indéniablement, dans l’esprit au moins.

    La curation n’est pas l’expertise de la veille, voire c’est tout le contraire : la curation ce sont des outils grand public, simples et pratiques. Elle ne boxe pas dans la même catégorie que des progiciels de veille tels que KB Crawl & consorts. On pourrait tenter une comparaison : Un Framework SGML n’a pas beaucoup de points communs avec un traitement de textes ;)

    Un modèle économique ? Certainement ! Il reste en grande partie à trouver mais il arrivera : certains des services proposés en trouveront un, des consultants se spécialiseront en curation (on trouve déjà des cabinets spécialisés dans le marketing social ou la e-reputation : on en est pas loin…). Je suis certain que des vendeurs de logiciels et de services trouveront leur place…

    Commandez-moi une animation de séminaire « curation et réseaux sociaux » : nous démontrerons l’intérêt de la curation à vos boss et… vous verrez que FD Conseil a trouvé un modèle économique à la curation !

    Bien cordialement
    Francois

  3. Great atrlcie, thank you again for writing.

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