Rachat d’EMI par Universal : un gaspillage à 1,4 milliard d’euro

Depuis ce matin les médias ne parlent que de ça : Universal Music vient de racheter EMI, son concurrent anglais, dont le catalogue est l’un des plus prestigieux, comportant nombre d’artistes majeurs de la musique de variétés du second vingtième siècle. Montant de la transaction : 1,4 milliards d’Euro. Ce rachat a deux conséquences : cela va concentrer le secteur, car il ne reste plus aujourd’hui que quatre majors sur la planète et ce rachat fait d’Universal Music le numéro un mondial de l’édition musicale, au risque d’ailleurs de s’exposer aux affres des législations anti-trust européennes.

Evidemment, toute l’industrie en fait des gorges chaudes et se réjouit de la préservation d’un patrimoine unique. Pourtant ce point de vue ne va pas plus loin que le bout du nez d’une industrie myope.

Tapotons-nous le menton : pourquoi dépenser autant pour un catalogue en grande partie composé d’artistes morts (Les Beatles, Pink Floyd, Depeche Mode ou Iron Maiden) et de studios-musées (Abbey Road et Capitol Studios) ? Pourquoi acheter un patrimoine ? Pour profiter de rentes de situation, certainement. C’est là une politique financière et non industrielle. Pour se rassurer et se dire qu’on est numéro un mondial (l’industrie de l’édition musicale a toujours aimé les hit parades ;))… tout cela relève pourtant de la politique de l’autruche.

En effet, alors que le numérique et l’internet se sont généralisés, la musique, toutes les musiques sont maintenant disponibles sous forme de fichiers. Or, tout bien numérisé finit inévitablement par se trouver massivement distribué. Les industriels de l’édition musicale le savent bien, eux qui passent leur temps à lutter contre cette diffusion massive. Cette lutte est une illusion : le moindre ordinateur, la moindre clé USB, la moindre connexion internet permet de diffuser des fichiers. En cherchant à lutter contre le piratage, l’industrie de l’édition musicale essaye de construire une digue pour retenir un raz de marée.

Quand on ne peut pas lutter contre un ennemi, autant s’en faire un allié. Le conseil de Sun Tzu (4ème s. avant JC !) est toujours d’actualité. Pour s’assurer la victoire à moindre coût, il faut s’adapter à la stratégie de l’adversaire. Autrement dit, lutter contre son ennemi avec ses propres armes. Si Universal avait adopté ce principe aussi simple que clairvoyant, le bon rachat à faire était un géant du download, pas un dinosaure du passé.

Imaginons un instant qu’Universal rachète Megaupload. Les options possibles sont énormes : fermer le service, histoire de lutter contre le piratage, naturellement. C’est idiot et pourtant cela aurait été une lutte aussi efficace que bon marché contre la diffusion massive de contenus numériques. Ecartons cette hypothèse de pure forme.

Depuis l’arrivée du web 2.0 et des outils sociaux, il faut passer du contrôle de la rareté à l’organisation de l’abondance. Cette leçon, Universal ne l’a apparemment pas comprise, contrairement à Google ou Facebook ou Tiwtter. En prenant le contrôle de Megaupload, Universal s’en donnait les moyens : proposer des abonnements, de la video à la demande, des services à la carte ou encore se créer un réseau de diffusion mondial à moindre coût car le téléchargement est aujourd’hui synonyme de maîtrise de la distribution. S’affranchir de frais élevés et donc trouver une nouvelle forme de rentabilité.

Bien entendu, pour imaginer de telles stratégies, il faut penser autrement, il faut se remettre en question, il faut de l’imagination… il faut agir en entrepreneur et pas en gestionnaire. Il faut tuer la poule aux œufs d’or pour mieux la faire renaître.

Universal et les autres industriels de l’édition musicale doivent repenser leur business model : ne plus compter sur des rentes de situation, imaginer que chacun peut vouloir diffuser ses créations, donner aux artistes des outils élégants, se penser non pas comme un coffre-fort, mais comme une plate-forme de services.

Cette analyse, universal ne l’a pas faite. En rachetant EMI, Universal s’offre une nième perfusion, un nouvel emplâtre sur une jambe de bois. Si elle ne veut pas mourir l’industrie de l’édition musicale (et les autres : cinéma, livre, presse) doit se repenser avec confiance, pas regarder l’avenir dans un rétroviseur.

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