Qu’est-ce que l’innovation (partie 4)

Je continue ici ma série consacrée à l’innovation (cliquer sur la catégorie innovation pour consulter les articles précédents).

Aujourd’hui, je vous propose une réflexion sur la nature de l’innovation. En effet, si on regarde les choses avec un macroscope (comme dit J. de Rosnay dans l’ouvrage éponyme, à lire absolument), on s’aperçoit de deux choses :

Optimiser n’est pas innover

D’une part, depuis 150 ans très peu de choses ont changé dans l’économie industrielle. Exemple, l’automobile : depuis le fordisme, on fabrique des voitures à la chaine. Toutes (je dis bien toutes) les innovations n’ont eu qu’un seul objectif : optimiser l’existant. Six-Sigma, le Lean management et autres sornettes ne changent RIEN. Aucune de ces méthodes n’a jamais été l’occasion d’une innovation autre que de procédé ou de méthode. Ce ne sont rien d’autre que des outils d’optimisation.

Cette innovation là, qu’on appelle pudiquement innovation incrémentale, n’a pas pour objectif de changer les choses mais de rassurer : les acteurs, les dirigeants, les financiers et tout le monde.

Tout le monde veut des réformes mais personne ne veut changer : l’innovation incrémentale n’est rien d’autre que la transposition industrielle de cette vieille maxime socio-politique.

Aujourd’hui on produit toujours des autos à la chaine… exactement comme en 1910 chez H. Ford ! Mieux sans doute, avec des robots et moins d’accidents du travail mais pas différemment.

Vous pouvez étendre la réflexion au continuum économique de votre choix : dans de très nombreux domaines (y compris des services), on a fait qu’optimiser et rien d’autre et ce depuis 150 ans.

Et ce, d’autant plus que l’économie a organisé le marché et créé des rentes de situations. Moralité : dans les entreprises on est devenu peureux et paresseux. Peureux car innover cela veut dire se remettre en question et donc aller vers l’inconnu ; paresseux car pour innover il faudra réellement travailler, se creuser la cervelle et avancer. Qui est encore assez entrepreneur à la tête des grands groupes pour oser se comporter autrement que comme un gestionnaire ?

photo-comptabilite

Avec la dernière keynote d’Apple, on vient de voir un exemple parfait de ce genre de transition : alors que Steve Jobs transformait chaque keynote en spectacle et mettait littéralement en scène ses produits (démonstrations, effets de scène, témoignages), son successeur nous bassine avec un discours bien propret et travaille à l’économie sans aucune démo…

Ma conclusion sur cette rapide analyse empirique : dans ce vieux monde industriel ce que les spécialistes appellent innovation est avant-tout une démarche méthodologique. Rien de transcendant là dedans, mais continuons…

Innover comme système

D’autre part, prenons le Gafa et autres licornes : ces entreprises là ont deux caractéristiques majeures a) elles se sont créées sur des terres vierges, c’est-à-dire des pans de l’économie totalement neufs (Facebook ou Google ont créé leurs territoires économiques et s’ils ne l’ont pas fait, ils ont changé le paradigme même des secteurs anciens auxquels ils se sont attaqués, la publicité par exemple).

Autre caractéristique b) dans ces entreprises là l’innovation est pour ainsi dire consubstantielle de l’organisation même, voire l’innovation constitue la colonne vertébrale de l’entreprise ou, plus précisément, d’une forme d’entreprise qui ne fonctionne plus en départements pyramidaux mais en graphes matriciels… et souvent temporaires, ce qui semble naturel à ceux qui sont nés dedans et qui parait totalement “incompréhensible” aux vieux barbons de l’économie industrielle.

Ma conclusion sur cette deuxième — et aussi rapide — analyse : dans les entreprises 2.0 l’innovation est systémique. Et ça, je ne l’ai lu nulle part.

En conclusion, plusieurs points à creuser et que je me permets de livrer à vos sagacité :

– Si cette “conjecture de Druel” est juste, alors les entreprises 1.0 ne pourront jamais (et j’insiste sur le mot) muter vers le 2.0, à moins naturellement de se réinventer totalement (voir “Comment j’ai fait danser un éléphant” de Lou Gestner).

– Une autre façon, plus Chritensennienne, de formuler la même idée est de dire que toutes les innovations sont paradigmatiques : non seulement elles sont le fait de gens qui ont fait des “pas de côtés” mais elles ont permis de faire émerger de réels éco-systèmes (voir mes exemples infra).

– Toujours si cette conjecture de Druel est juste, alors C-K et autres méthodes soi-disant d’innovation ne sont que des fadaises à jeter aux orties le plus vite possible (et de toutes façon, ce sont des impostures : je n’ai pas entendu dire qu’Apple ai utilisé c-K pour inventer l’iPhone ni que Mark Zuckerberg ai créé Facebook en recourant à ce sirop Typhon de l’innovation !)

Deux exemples pour illustrer cette prise de position : Si Hatchuel et ses thuriféraires avaient raison alors le pneu démontable aurait été inventé par un charron et YouTube aurait été créé par une chaine de télévision. Et ben pas de bol ! Le pneu démontable a été créé (en 1894) par les frères Michelins qui ne connaissaient rien aux carioles et Youtube par des barbus en sandalettes du web…

Enfin, pourquoi donc ce que je viens d’écrire serait-il justifié ? Parce qu’une entreprise systémiquement innovante sera toujours plus innovante qu’un mastodonte industriel qui cherche à innover. Les entreprises qui créent des services innovation ne peuvent pas innover, par construction, pour ainsi dire. Pour le dire autrement : il n’y a pas de service innovation dans les entreprises réellement innovantes. Les innovateurs innovent !

revolution

Evidemment, comme les deux mondes — ancien et moderne — cohabitent, cela créée des frictions : les anciens ne sont pas prêts à se laisser tuer par les nouveaux. Depuis toutes ces années, ils se sont créés de jolies rentes de situation et ne sont pas prêt de lâcher l’affaire (on a tous les mêmes exemples en tête)… pourtant ils sont déjà morts… sans le savoir encore.

Naturellement, on ne peut pas dire tout cela dans des rapports bien proprêts qu’on écrit pour des clients. Naturellement en France il est interdit de ne pas encenser saint Hatchuel et pourtant, je suis certain que la vérité est ailleurs et que l’innovation telle que nous l’envisageons (c’est-à-dire l’innovation industrielle) appartient au passé et est à ranger au grenier avec les vieux souvenirs : l’industrie, l’optimisation, le travail à a chaine et tutti quanti.

Parce que tout cela est systémique, alors les formes d’emploi qui vont avec font également partie du système. Google et consorts ne font pas qu’inventer des territoires économiques, ils inventent l’environnent et les règles du jeu qui va avec, dont les formes d’emploi. C’est ce que j’appelle l’économie des graphes et que j’espère pouvoir décrire dans un prochain bouquin.

Et pour finir, un petit paradoxe tel que je les aime bien : dans cette économie libéralisée, l’auto-entreprise ou la micro-entreprise constituent une sorte de règle. Autrement dit, chacun est propriétaire de son outil de travail.

La propriété de l’outil de travail ? C’est une des revendications de ce bon vieux Karl Marx, pardi ! San Francisco serait-elle la nouvelle Mecque des prolétaires de tout pays ? !

C’est la luuuutteuuh finaa-aaleeuu,
Groupons-nous et demain
L’internationale
Sera le genre humain

2 comments for “Qu’est-ce que l’innovation (partie 4)

  1. 27 mars 2016 at 21 h 48 min

    Très chouette analyse, bravo François !
    J’ai un peu de mal avec le paradoxe sur la fin : si la règle tend à devenir l’auto ou la micro entreprise, qu’en sera-t-il des mastodontes qui régulent les secteurs actuels ?
    Par exemple : les chauffeurs Uber deviennent leur propre patrons mais restent tributaires du site qui leur fournit les clients. Et ce site est appelé à devenir hégémonique non ? Ou bien peut-on envisager des régulateurs constitués de coopératives entre les acteurs ?

    Amicalement,
    Manu

  2. 28 mars 2016 at 9 h 44 min

    Salut Emmanuel,

    Tu poses la bonne question car dans certains secteurs, les nouveaux entrants vont forcément se tailler la part du lion : Google dans le search, Youtube et Netflix dans la VOD, Amazon dans la distribution… en cherchant les économies d’échelles, les nouveaux entrants opèrent une sorte de « grand remplacement » pour des pans entiers de l’économie.

    Pour le dire autrement, alors que dans l’économie 1.0 l’effet « mastodonte » s’obtenait (pour simplifier) par les économies d’échelles, dans l’économie 2.0 il s’obtient par la notoriété. Quoiqu’il en soit, qu’on le voie comme un « bien » ou un « mal » c’est une nécessité. Pour nourrir une ribambelle de micro-entrepreneurs, il faut des mastodontes qui apportent des affaires. C’est le principe même d’un écosystème 😉

    Reste ta question, finalement bien française, sur la régulation de tout ça. Ici deux positions sont possibles. Ou bien tu as confiance dans le marché et on sait bien qu’il finit par s’auto-réguler (en clair : c’est la position libérale) ou bien tu penses qu’un régulateur fort doit organiser le marché (jacobinisme assez courant en Europe). Chaque approche a ses avantages et ses inconvénients…

    Amitiés
    F

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