Qu’est-ce que l’innovation ? (partie 1)

Depuis quelques temps parler d’innovation me trotte dans la tête. Deux mails rédigés ce jour me donnent le prétexte de commencer une petite série de réflexions sur l’innovation.

Aujourd’hui : innovation et entrepreneuriat

Qu’est-ce que l’innovation ?

La question passionne et fait couler beaucoup d’encre. Il existe non seulement de très nombreuses formes d’innovations mais également presqu’autant de définitions. Ici je vais me concentrer sur l’innovation produit.

Je n’aime pas la définition du manuel d’Oslo, qui pourtant fait référence. Trop large et trop molle à mon gout.

  • L’innovation de produit

  • L'introduction d'un bien ou d'un service nouveau. Cette définition inclut les améliorations sensibles des spécifications techniques, des composants et des matières, du logiciel intégré, de la convivialité ou autres caractéristiques fonctionnelles.

Je préfère (et de loin) m’appuyer sur les trois axiomes de [Perrin 2001] :

  • Pas d’innovation sans sans sanction par un marché
  • Pas d’innovation sans conception
  • Pas d’innovation sans entreprise innovante dans son contexte industriel
Perrin 2001

Cela permet de séparer l’innovation :

  • De la création, artistique notamment : à laquelle il manque le caractère industriel. Donc une sculpture reproduite à des milliers d’exemplaires ce n’est plus de l’art et une collection de K. Lagerfeld c’est de l’innovation et pas de la création artistique.
  • De l’invention : à laquelle il manque la sanction du marché. Donc l’ineffable Aérotrain c’est une invention et pas une innovation.
  • De la découverte, scientifique notamment : ici manque la conception, c’est-à-dire la volonté de nouveauté. Deux exemples : le radium ou la pénicilline. C’est par hasard que Marie Curie et Ian Flemming ont « découvert » le radium et la pénicilline. Ils ne cherchaient pas spécialement à créer quoi que ce soit de nouveau, juste à comprendre. Ensuite ils ont bossé comme des romains pour caractériser leurs découvertes (et d’ailleurs Marie Curie a manipulé des tonnes de pechblende pour y arriver) mais ceci est une autre affaire. Ni l’un ni l’autre n’avaient la « volonté » d’innover…

La sanction de la création c’est la satisfaction du créateur (indépendante du marché de l’art), la sanction de la découverte, c’est la reconnaissance par les pairs (notamment via le prix Nobel). Reste l’invention dont la sanction est difficile à donner. Pour ne pas paraitre trop hérétique, je vais proposer le brevet qui, comme son nom l’indique, sanctionne une invention et non une innovation.

Et je vais plus loin : il n’y a pas de création d’entreprise sans innovation. Même le type qui reprend la boulangerie du coin de la rue va chercher à innover, d’une façon ou d’une autre… dans la majorité des cas il se plantera et dans quelques cas il y arrivera (Ganachaud, Poilane)…

En ce sens la différenciation concurrentielle (ce que j’appelle la création de valeur-client) est une forme d’innovation.

Le paradoxe de Druel

On pourrait aller jusqu’à dire qu’il n’y a jamais d’innovateurs et toujours des innovations.

Un brave type a une idée nouvelle. Pour diffuser son idée nouvelle, il crée une entreprise. Son idée a du succès : un entrepreneur a changé les choses avec une innovation. Il se plante : un nième Pr. Nimbus a démontré que l’inventivité n’a pas de limite !

C’est ce qui distingue Jean Mantelet et sa Moulinette de Jean Bertin et son Aérotrain.

J’aime bien opposer ces deux produits : l’un est un concentré de techniques en tous genres, qui proposait une révolution copernicienne des transports en commun à grand renfort de lobbying et de communication. L’autre est un assemblage de tôles embouties qui, finalement, en libérant la femme a certainement oeuvré à la révolution sociologique du second XXème siècle.

C’est ce que j’appelle le paradoxe de Druel sur l’innovation. Pour innover il faut une grande capacité à se projeter dans l’avenir or il n’y a d’innovation qu’au regard de l’histoire.

Puisque la sanction de l’innovation c’est le marché et qu’on ne peut juger des performances du marché qu’à postériori…

Des leçons à tirer ?

Comme toute ma génération j’ai été marqué par Les découvreurs de Daniel Boorstin . Cependant, contrairement à d’autres domaines (sciences politiques ou philosophie, par exemple), je ne pense pas qu’il y ait de leçon à tirer de l’histoire de l’innovation car elle présente peu de caractère de reproductibilité. L’innovation est trop dépendante du contexte d’innovation.

Prenez la philosophie : l’âme humaine ne change pas. Au fond, ce qui était vrai du temps de Socrate ou de Kant continue de l’être aujourd’hui. Ce qui change c’est la forme, et encore… idem (quoique dans une moindre mesure) en science politique ou en stratégie : il y a des vérités incontournables. Et donc les avancées en philosophie sont peu nombreuses. Entre nous, quoi de réellement neuf en philosophie depuis Sartre ? Pas grand chose.

En matière de techniques, la reproductibilité est tellement faible que l’histoire n’a pas beaucoup d’intérêt. Quelle leçon tirer de l’invention du modèle T par Ford ? Est-ce que ça va pas aider PSA à se redresser ? Quelle leçon tirer de l’invention du moulin-légumes par Mantelet ? Moulinette libère la femme, et encore…

Le paradoxe c’est qu’en matière d’histoire de l’innovation, il y a souvent plus à tirer des échecs que des réussites ! Prenez mon invention préférée, le paroxysme du produit d’ingénieur : l’Aérotrain de ce techno-borné de Bertin. Une des plus grandes rigolades du XXeme siècle…

Et bien, il y a plus à tirer de l’échec de Bertin que de la réussite de Mantelet !

2 Comments

  1. Patrice Noailles propose de limiter le mot innovation(N) aux changements qui améliorent la productivité de l’humanité pour ce qu’elle fait de son temps.
    Moulinex, en créant son presse-purée-légumes a diminué le
    temps consacré à produire des presses légumes et à faire de la purée, car son presse-légumes avait un prix très bas et démocratisant. Mais, a-t-il été un entrepreneur-distributeur (il a commencé sa carrière en vendant sur les marchés) ou un innovateur ?
    Le premier presse-purée mécanique à manivelle ou Passe-vite a été inventé et breveté par Victor Simon en Belgique en 1928 ; quatre ans plus tard, en 1932, Jean Mantelet dépose en France un brevet « SGDG » pour un presse-purée à manivelle appelé « moulinette presse-légumes ».
    Les vendeurs de purée en flocons ont réduit cet immense marché à presque rien, et les cuisinières qui n’aiment pas les flocons, préfèrent souvent se contenter d’un simple écraseur de légumes à manche et sans manivelle, bien moins encombrant et plus facile à nettoyer.
    Ayant créé son entreprise sur son super moulin à légumes, Mantelet a fait créer une grande gamme d’ustensiles à bas prix et améliorant des modèles existants, puis en a créé avec des moteurs électriques. Moulinex a longtemps été une société innovante(N), puis est progressivement devenue stérile et copiée puis est tombée en faillite.
    On pourrait dire qu’une société est innovante quand elle croit plus vite que son marché grâce à un bon réinvestissement de marges fortes. Le summum historique ayant été réalisé par Apple avec l’iPhone et l’iPad, où toutes les composantes de marges fortes ont été maximisées autour d’une nouvelle référence-standard apportant beaucoup aux utilisateurs (mail et internet en mobilité pour des dizaines de millions de terriens).

    La période innovante 2007-2011 d’Apple a été unique.
    Peut on en tirer des conclusions concrètes pour l’action où cela relève-t-il du hasard favorisant un terrien parmi 7 milliards et une entreprise parmi qq milliers de même poids.

    Peut on améliorer les probabilités de faire émerger plus vite des innovations qui améliorent la fonction de production de l’humanité et motiver ceux qui peuvent s’impliquer dans cette amélioration de vitesse d’innovation? Par exemple en permettant à des individus, des sociétés, des régions ou des pays de faire des gains plus importants que la rémunération normale de leurs talents au temps passé? et en convaincant ceux que l’on veut motiver que c’est en s’appliquant bien selon certains principes et méthodes que les gagnants ont gagné autant.

    François Druel semble répondre Non et prend le temps de nous expliquer que c’est impossible.

    Intuitivement, il me semble que c’est tout à fait possible en analysant le passage d’un brouhaha d’inventions et de nouveaux produits à sa condensation en un standard qui s’impose et apporte à beaucoup. Comme le rectangle tactile de l’iPhone s’est imposé, alors qu’il existait, avec un paquet de paramétrages différents, depuis plusieurs années.

    Ce passage et sa valorisation de masse sont possibles (mais pas certains…), avec des moyens et des résultats d’ampleurs différentes, à tous niveaux, individu, entreprise, régions, états et terre-humanité, en se positionnant en observateur expérimenteur analysant les problèmes des solutions existantes, sans se presser, mais en prenant son temps pour sortir une solution qui résout significativement les problèmes pour une population de taille et de pouvoir d’achat suffisants pour bien rentabiliser le bon niveau d’industrialisation de la solution.
    L’iPhone a été commencé en 2000 et est sorti en 2007, et l’iPad, plus proche du métier de fabricant d’ordinateur, commencé avant, seulement début 2010. Apple a pris son temps :-).
    On peut ainsi avancer que Steve Jobs avait en tête une bonne modélisation du processus d’innovation(N).

    Mais, selon moi, quand on regarde d’autres innovations(N)on s’aperçoit que c’est le même processus qui s’est déroulé, quoique avec des paramètres différents.

    Plus nombreux seront les terriens qui comprennent le processus d’innovation(N), mieux et plus vite l’humanité résoudra les nombreux problèmes qu’elle se crée ou découvre dans son expansion. :-)

  2. Pingback: Qu’est-ce que l’innovation ? (partie 3) | FD Conseil

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