Quel avenir pour l’édition ?

Il y a quelques temps, je vous annonçais la parution d’Opus1, mon premier livre électronique auto-produit et auto-édité.

Dans un commentaire, Magaldi Richard me demande quelles sont mes réticences quant au contrat d’édition proposé aux candidats du concours du Prix du livre numérique (contrat téléchargeable sur le site).

En rédigeant ma réponse, j’ai pensé que ce thème méritait mieux qu’un simple commentaire. Voici donc une réflexion sur le contrat proposé et, plus largement, sur le métier d’éditeur à l’ère numérique.

Un contrat d’hier pour le livre de demain…

Sur la forme : il est distribué dans un format de fichier fermé et propriétaire, ce qui exclu de facto du concours les candidats qui peuvent pas le lire (tout le monde n’a pas Word).

S’agissant de livre électronique, je trouve que la clause l’auteur cède à l’éditeur le droit exclusif d’éditer son œuvre dans toutes ses adaptations et sous toutes ses formes présentes et à venir pour tous pays, ainsi que le droit exclusif de reproduire et de communiquer l’œuvre au public par tous moyens et sur tous supports présents et à venir est léonine.

Il faudrait limiter l’engagement de l’éditeur dans le temps (5 ans me semblent un grand maximum) et prévoir qu’ensuite l’oeuvre entre dans le domaine public et peut circuler librement. En effet, la forme électronique rend fluide tout contenu : tout document électronique finira massivement distribué car, comme on sait, la puissance de diffusion n’est plus centralisée mais atomisée.

S’agissant d’un concours de livre électronique, proposer une diffusion de l’oeuvre sous forme papier est une sorte de contre-sens absolu ! Comment assurer l’émergence de l’édition électronique si on commence par tuer l’objectif dans l’oeuf ?

L’auteur n’a aucun droit de regard sur le prix. 4 EUR c’est beaucoup pour un livre électronique dont la création et la diffusion ont un cout marginal. Tel que présenté dans le contrat, ce prix est arbitraire : qu’est-ce qui justifie 4 et pas 5 ou 2 ?

Le montant des droits d’auteur est totalement inacceptable ! Fabriquer et diffuser un livre électronique, je l’ai déjà dit, a un coût marginal… partant, il faut inverser la vapeur : l’éditeur doit prendre une marge de commercialisation raisonnable, que diable ! 10 auteurs à 5% ça fait 50 % de marge brute éditeur, ce qui est beaucoup trop… je ne parle même pas de la marge brute éditeur sur le papier : 80 %… on nage en plein délire. Quel auteur ose penser qu’il gagnera quoi que ce soit avec ce genre de clause ?

Le contrat impose à l’auteur de travailler sous Word : un logiciel propriétaire, qui ne fonctionne que sous certains systèmes d’exploitation… par dessus le marché, il se voit imposer la feuille de style ! Autrement dit, l’auteur fait 90 % boulot de création de la version électronique pour 5 % seulement de droits d’auteur !

Pour la version électronique, la mise en forme n’a que peu d’intérêt car les paramètres d’affichage sont du ressort du lecteur (qui peut choisir la taille et la fonte des caractères).

Pour la version papier (pour autant que celle-ci fasse sens dans le cadre d’un concours de livre électronique), de deux choses l’une : ou bien la maquette est du ressort de l’éditeur et l’auteur n’a à fournir que du texte brut (au format UTF 8, qui est le plus courant) ou bien l’auteur réalise la mise en page, mais doit être laissé libre de la maquette (quitte à facturer à l’auteur des frais de maquettage, forfaitairement). Un auteur amateur de mise en page pourra fort bien fournir un PDF prêt à imprimer et façonné (s’il travaille sous LaTeX, par exemple…). Comme je l’ai déjà dit : le papier sera la haute couture de l’édition. Partant les livres vite faits, mal faits en quelques clics dans un traitement de texte n’auront plus leur place dans le monde forcément haut de gamme du livre papier. La Pléiade a toute sa place, le livre de poche est dans l’obligation absolue de se repenser, au risque de disparaître.

Les clauses relatives aux illustrations, aux couvertures et au titre sont également léonines : une fois incorporées à l’ouvrage, elle lui sont pour ainsi dire consubstentiellement liées. Il est donc totalement illogique que l’éditeur en garde les droits.

Un livre électronique peut être modifié à tout moment (c’est un simple versionnage, comme pour un logiciel). L’auteur doit donc être laissé libre des modifications à faire dans son texte.

Corrections : c’est le pompon ! L’éditeur peut les facturer à l’auteur. Il serait logique que tel ne soit pas le cas.

Droit de préférence : pourquoi pas mais il doit se faire sans aucune exclusive…

Engagement de sincérité : pourquoi l’auteur ne proposerait-il pas son ouvrage à d’autres éditeurs ? L’exclusivité n’a pas de sens en matière de diffusion électronique. Piratage et cession de contrat : mêmes remarques.

Repenser l’édition

A l’ère électronique, l’édition doit être totalement repensée. En effet, la fabrication devient anecdotique. N’importe quel quidam un peu motivé peut « fabriquer » un livre électronique.

Prenons un exemple : une fois écrit, la fabrication proprement dite d’Opus 1 ne m’a pris que quelques heures. Le plus long n’a pas été de créer un fichier ePUB (c’est une simple sauvegarde) mais de comprendre les principes de mise en forme liés au format. J’avoue que j’ai passé du temps à désosser un peu le format ePUB mais c’est avant-tout par curiosité. les outils permettant de créer des livres électroniques sont du niveau de la bureautique.

Récupérer un numéro ISBN est d’une simplicité enfantine et heureusement ouvert à tout auteur. Se faire enregistrer sur les plates-formes de diffusion n’est pas plus compliqué que d’ouvrir un compte sur eBay…

La diffusion est assurée par des plates-formes mondiales (iBookStore, Kindle Store ou site web, tout simplement) qui, du point de vue de l’auteur, ne sont pas concurrentes ; d’autant moins que l’intérêt de l’auteur est d’être référencé sur le plus grand nombre de plates-formes possibles. Ces plates-formes assurent également le recouvrement et offrent donc un vrai service dont la valeur est perceptible. Se limitant à un rôle de commerçant, ces plates-formes ne mettent pas l’auteur dans un carcan fait d’exclusivité.

Aux éditeurs il reste leur coeur de métier : choisir les ouvrages digne d’intérêt à leurs yeux et en assurer la promotion (buzz, publicité, réseaux sociaux…). Cette prestation ne peut se faire que sur une base forfaitaire et non exclusive dans le cadre d’un contrat commercial avec l’auteur.

L’avenir de l’édition : un métier de consultant, à mi-distance entre les relations publiques et le coaching. L’oeuvre reste la propriété exclusive de l’auteur. L’éditeur est un prestataire. La mauvaise nouvelle : s’en est fini des rentes de situations construites à grands renforts de catalogues exclusifs. La bonne nouvelle : devenu prestataire de service, l’éditeur verra ses équations de coûts et de revenus totalement chamboulées. Des grandes opportunités vont naître.

4 comments for “Quel avenir pour l’édition ?

  1. 14 avril 2011 at 13 h 47 min

    Bonjour Dr. Druel,

    Je me penche sur ces questions depuis quelques temps déjà, aussi je me permets de réagir à votre article tout à fait passionnant.

    Pour avoir parlé de ce type de contrat numérique avec un juriste, je peux affirmer que la clause que vous citez est en effet léonine. Je ne sais même pas si limiter l’engagement de l’éditeur sur une période donnée puisse y changer quoi que ce soit… à voir.

    En ce qui concerne le prix du livre électronique, 4 euros me semble tout à fait cohérent avec ce marché porteur, mais encore mal établi. Il ne faut pas oublier que bon nombre de Ebook sont vendus au même prix que le livre papier !!

    Je rejoins votre point de vue concernant le montant des droits d’auteurs. Si l’éditeur doit assumer le coût de la numérisation d’un ouvrage (au format Epub pour le plus courant), mettre en place soit un réseau de diffusion, soit une plate forme de téléchargement, et assurer la communication/promotion, tous les frais d’impression, de transports, logistiques etc. sont éliminés. Reste à prendre en compte le temps que l’éditeur consacre à sa mission. Il me semble qu’un partage plus équitable soit donc indispensable.
    Ceci-dit, attention aux chiffres. Sur le prix d’un ouvrage papier, d’après le SNE, 10 à 12% vont à l’auteur et 12 à 16% vont à l’éditeur.

    Pour cela, l’éditeur à bien entendu pour rôle (en tout cas pour les éditeurs sérieux) d’accompagner l’auteur dans le « re-travail » de son texte (y compris la correction des fautes d’orthographe) et bien au-delà.

    Par contre, je ne comprends pas pourquoi un éditeur ne pourrait pas engager une clause de sincérité sur un format électronique au même titre que sur un format papier ?
    Si le support est différent le rôle de l’éditeur et le cadre dans lequel il travaille doivent rester les mêmes à mon sens.

    Qu’en pensez-vous ?

    Au plaisir de vous lire,

    Guillaume
    BookStory

  2. 15 avril 2011 at 9 h 47 min

    Bonjour
    On m’a informée de votre article et je viens apporter quelques précisions.

    Ce contrat est une émanation directe du contrat type papier que je propose aux auteurs. Il mériterait en effet d’être adapté à ce concours, mais lorsque je l’ai soumis aux partenaires personne n’a fait la moindre remarque et jusqu’à présent personne ne m’a contactée pour en parler, encore moins François Druel (François Bon ?)

    Concernant les correction : c’est une pratique courante de demander aux auteurs de fournir un texte corrigé et c’est tout de même un minimum lorsque l’on veut proposer ses écrits au public. J’ai pris cette disposition car j’étais lassée des surcoûts engendrés par le travail parfois plus que conséquent que représente la correction d’un manuscrit et je n’ai pas la puissance financière du groupe Gallimard. Mais je n’ai jamais mis cette disposition en pratique vous pouvez le vérifier en contactant tous mes auteurs un par un si vous le voulez.

    Concernant la durée du contrat, elle est limitée à 5 ans chez moi alors que le texte de loi et les pratiques incluent une durée de 70 ans. J’ai donc bien tenu compte de l’évolution technologique et les auteurs ne sont pas « ficelés » à moi pour leur vie entière ; mais 5 années c’est aussi le temps qu’il faut parfois pour asseoir un auteur et son travail dans la durée et dans la visibilité.

    Concernant la territorialité et l’ensemble des droits : c’est la disposition classique d’un contrat qui prévoit à la fois l’édition papier et l’édition numérique. La cession sur l’ensemble des territoirs et sous toutes les formes semble logique lorsque l’on sait que je travaille avec une traductrice pour adapter petit à petit tous mes titres en anglais et que je travaille avec une équipe de dessinateurs pour les adapter aussi en BD, et que j’ai le projet de passer aussi au livre audio quand ce sera faisable techniquement. Sachant que je suis parmi les maisons qui rémunèrent le mieux les auteurs puisque je prends à ma charge les cotisations sociales et que je verse 10% de droits sur le livre papier et 25% sur le livre électronique et ce sur le brut et non sur le hors taxes. Vous pouvez vérifier auprès de mes auteurs..

    Concernant les droits d’auteur : il est proposé 5% à chaque auteur retenu -et ils seront 10- la Fnac prélève 40% sur les ventes pour la distribution et les 10% restants seront ceux que je vais reverser en cotisations à l’AGESSA car j’y déclare tous les auteurs qui travaillent chez moi contrairement à bien d’autres maisons d’édition.Je ne gagne donc rien au niveau financier et je connais peu d’éditeurs qui acceptent de le faire.

    Concernant la gueguerre sur les formats de fichier propriétaire, même si cela donne des boutons à beaucoup word reste le traitement de texte le plus courant au monde, et on peut tout aussi bien utiliser open office ou d’autres qui sont comptatibles. Cette remarque relève plus du procès d’intention qu’autre chose et n’est pas dans le contexte. C’est une gueguerre personnelle de l’auteur du blog contre les géants de l’informatique.

    Concernant la diffusion papier du livre électronique : c’est chez moi un cheval de bataille parce que je ne veux pas que les livres électroniques soient considérés comme de simples fichiers. Cette tendance est justement parfaitement néfaste au développement de l’offre car tous les acteurs actuels -editeurs-distributeurs-libraires, considèrent les livres électroniques comme des produits informatiques consommables et non comme le travail d’auteurs qui ont parfois passé plusieurs années à les écrire. Sur ce sujet je pourrais en dire beaucoup mais ce serait très long.

    Une offre tout numérique n’est actuellement pas le meilleur moyen d’asseoir le livre numérique dans la culture et la littérature française, je me bats pour montrer que quel que soit le format ou le support un livre reste un livre et que c’est avant tout le travail d’un auteur.
    Votre débat va à l’encontre de vos intentions et prétendre qu’il faut pouvoir modifier un livre à tout moment c’est en faire non une oeuvre terminée -peut-être inachevée mais aucun livre ne l’est jamais vraiment – mais une sorte de produit informatique que l’on débogue au fil des versions. J’y suis farouchement opposée.

    Pour terminer l’honnêteté intellectuelle aurait gagné à ce que l’on me contacte -il n’est pas trop tard pour le faire – afin que je puisse expliquer dans quelle philosophie je travaille et pourquoi j’ai appelé ma maison d’éditions EX Aequo.
    C’est facile : 06 75 02 04 38 ou 09 61 45 73 04, je ne me cache pas ! Laurence schwalm – éditions Ex Aqequo –
    Et pour dire clairement les choses « une conne qui marche -même si elle se trompe parfois – ira toujours plus loin qu’un con assis.

  3. N.
    20 avril 2011 at 8 h 45 min

    Juste pour information, le format word est peut-être un format très répandu, mais ça n’est pas un format portable, interopérable, et qui garantie la mise en page du contenu sur toutes les plateformes. Un fichier PDF est le standard aujourd’hui pour ce type de document.

  4. Dr. Francois Druel
    20 avril 2011 at 10 h 40 min

    @Guillaume : en vous demandant si le changement de support entraine le changement du métier d’éditeur, vous posez, en fait, une question importante : qu’est-ce qu’un livre ? J’ai commencé à gamberger sur la question et je prépare quelque chose… l’état actuel de ma réflexion est que, comme toute oeuvre d’art, un livre relève avant-tout de la volonté d’un auteur.

    @Laurence : comme je vous le disais vendredi, chacun de nous essaye de « marcher » comme vous dites en paraphrasant M. Audiard 😉 … et nous ne sommes pas les seuls ! Aujourd’hui, nous marchons dans des directions différentes. Il est trop tôt pour savoir lequel de nous tous marche dans la bonne direction !

    @N : vous avez raison de souligner qu’en matière de fichiers la question des formats est cruciale. Je le rappelais d’ailleurs dans ce billet le format participe de la fluidité de la diffusion.

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