Neutralité des réseaux : du passé faisons table rase !

Depuis quelques temps, le net ne bruisse que de ça : la neutralité des réseaux… si on souhaite faire l’exégèse de toute cette prose, il faut, je pense, revenir sur quelques points importants. Voici donc ce que je peux vous proposer. Cette note est un peu longue et un peu inhabituelle… mais le sujet me trottais dans la tête et j’avais envie de vous en faire part. Bonne lecture.

On a beau chercher des analogies (service postal et réseau routier, qui sont souvent cités), je pense que l’internet est sui generis : ce n’est ni des télécoms, ni de l’informatique, ni du contenu, mais, du point de vue de l’usage (ce point de vue est fondamental pour comprendre ce qui va suivre), les trois à la fois, consubstantiellement, comme l’a montré Serge Soudoplatoff il y a quelques années maintenant (au début de son excellent Avec Internet où allons-nous). Si on veut réfléchir à la nature du réseau, il ne faut pas faire abstraction de ce point à mes yeux fondamental : il faut adopter un point de vue systémique : parler des couches basses ne peut s’envisager sans garder les autres parties du système en tête et réciproquement : on ne peut pas envisager de réguler les couches applicatives sans tenir compte des réalités techniques.

Comment pourrait-on dégager des sous système dans ce gourbi, justement ? Il serait simple de transposer le modèle OSI et ses 7 couches, mais je vous en propose plutôt 4 :

  • A- Les couches physiques (tous les bouts de ficelles qui trainent partout, quoi) ;
  • B- les protocoles, standards et normes de tout ce fourbis… dans ce sous-sytème, j’inclus les protocoles, les normes et les standards applicatifs. Donc, en gros je mets dans le même sac la RFC 793 et XML ou HTML 5 voire Flash… (les enjeux relatifs à ce sous système sont cruciaux) ;
  • C- le middleware, c’est à dire toute la tringlerie qui traine plus ou moins accrochée à ce réseau (serveurs et services — et les industriels qui les gèrent) et qui est mise à disposition des utilisateurs (on pourrait appeler ça le nuage, ce serait plus poétique) ;
  • et enfin D- les utilisateurs finaux (vous, moi, nous) et leurs ordis qui sont des acteurs à part entière de l’internet et le centre d’enjeux importants. Dans ce sous-sytème on trouve, naturellement, à la fois le législateur et madame Michu (sans oublier l’ado qui traine en chaussettes — sales — dans le salon de ladite dame, en se grattant l’entrejambe).

Vous suivez ? Alors maintenant, il s’agit de dégager la nature des enjeux. Je pense qu’ils sont de trois ordres :

  1. Les enjeux techniques ;
  2. les enjeux économiques ;
  3. les enjeux politiques (je devrais dire philosophico-politiques).

Partant on pourrait dire que les enjeux techniques concernent plutôt les sous-systèmes A et B ; les enjeux économique concernent tout le monde mais plus particulièrement B et C et les enjeux politiques plutôt les sous systèmes C (un peu) et D (surtout, ce qui est logique).

Tant qu’on ne mélange pas les couches, ça peut encore aller : des ISP entre eux seront très à l’aise dans le sous-système A et ils auront tendance à ne pas trop en sortir. Des normalisateurs seront comme des poissons dans l’eau dans le sous-système B. D’ailleurs, l’internet est, grosso-modo, resté cantonné à ces deux sous-sytèmes pendant pas mal de temps.

Des barbus en pulls utilisaient l’internet dans le fonds des labos de recherche sans trop se poser de questions quant aux usages de ce machin amusant et pratique… c’était sympa et il ne se passait pas grand chose, donc personne ne s’en inquiétait… ce n’est pas une poignée de zozos en sandalettes qui allaient changer la face du monde pensait-on alors or le péché originel est en partie là.

De fil en aiguille, l’internet a tissé sa toile (whaaa, quelle poésie ;-)) et donc le sous-système D a fait irruption dans le système, ce qui a permis à de cupides entrepreneurs de chercher à faire feu de tout bois en développant le sous système C… le tout en continuant à utiliser A et B qui étaient toujours dans leur petit monde. Bon an, mal an, cet attelage étrange (qui tient assez du mariage de la carpe et du lapin) a tenu plus ou moins pendant longtemps et d’ailleurs, il tient encore en grande partie.

Tout cela s’est passé à un rythme effréné, dans les années 1990, pour l’essentiel : le web a été inventé au début des années 1990, NSCA Mosaic est sorti en 1993. Et les services ont été créés à la vitesse de la lumière : Yahoo! et le site d’Amazon en 1995, Wanadoo en 1996, iTi (depuis renommé en Mappy) a lancé une version web dans la foulée… l’histoire, vous la connaissez, vous la vivez et vous la faites chaque jour.

Naturellement, ce qui devait arriver arriva : il y a encore quelques années, il n’y avait qu’une poignée de nerds hantant la rue Montgallet pour passer des nuits entières à ripper des DVD et télécharger de la musique, pour chatter avec sa webcam, et autres activités technico-récréatives. Aujourd’hui, ces foutues TIC sont partout et ont atteint des niveaux de puissance et de sophistication inouïe (avec mon nouvel ordi, je rippe un DVD aux petits oignons en moins de 20 mn, sans forcer, en plus : bittorrent peut continuer à tourner et Twitter à gazouiller en même temps ! ).

Bref, l’équipement des ménages associé à la dématérialisation d’un nombre infini de contenus a commencé à faire vaciller des pans entiers de l’économie (que le celui ou celle qui a acheté au cours du trimestre passé un Kodachrome 36 poses pour photographier belle-maman autour du gigot dominical lève le doigt ! J’offre une bouteille de champagne à celui ou celle qui a fait développer les 4 rouleaux de ses dernières vacances à Palavas…. ). Non seulement, l’échange de fichiers (via des services comme Flickr, ou mail, tout simplement) s’est généralisé mais des phénomènes nouveaux (dans le style de la chanson du dimanche) sont apparus à la surprise générale. La capacité de production de contenus numériques n’est plus centralisée mais mise à disposition de chaque utilisateur.

La révolution d’Internet est celle des usages : c’est à la fois la meilleure et la pire des choses. La meilleure car cela prouve la profondeur de l’adoption et la pire car cela va obliger à faire bouger un tas de choses, et dans tous les sens.

Regardons ce qui se joue sous nos yeux

Avant d’aller plus avant, il faut mettre en lumière la dialectique de rupture qui se joue devant nos yeux depuis quelques années : on est passé d’un monde (ancien) où le pouvoir appartenait à ceux qui contrôlaient la rareté (l’archétype étant la bonne vieille distribution à la Papa, métier d’épicier qui consiste à bâtonner) à un autre monde (nouveau) où le pouvoir appartient à ceux qui organisent l’abondance (l’archétype étant Google, qui ne crée pas de contenus mais permet de tout retrouver).

Comme le grand soir des électrons n’a pas eu lieu, le monde ancien, assis sur ses rentes de situations, perclus de certitudes et ankylosé par des siècles d’immobilisme est toujours en place et cohabite avec le monde nouveau des créateurs de tous les possibles, qui ne recule devant rien et fonce en avant sans même chercher à savoir d’où il vient. Entre les deux mondes, c’est le dialogue de sourds que nous vivons au quotidien.

Je parlais tout à l’heure de tectonique des plaques et bien la voilà, cette affreuse mécanique qui fait souffrir tout le monde. Les anciens campent sur leurs positions et appliquent des remèdes qui, aux yeux des modernes, ont tout de cautères posés sur des jambes de bois. Les anciens veulent soigner une jambe et les modernes savent que ce n’en est pas une, justement. On pourrait multiplier les exemples à l’envi, de GoogleBooks à Hadopi, en passant par les pratiques de certains états (la Chine, par exemple, cherchant, tout comme il y a 2000 ans, à entourer son empire d’une muraille électronique).

Aujourd’hui, l’internet a atteint une sorte de maturité. Résoudre les enjeux techniques n’est plus réellement un problème ; trouver des équations économiques (quand bien même elles marchent sur la tête) non plus… restent les enjeux politiques. Et là c’est le bordel couvrez (comme disait mon adjudant de semaine ;-))

Le législateur n’y connait que pouic, il est influencé par des lobbies en tous genres qui savent (ou pas) être rassurants. Demandez à un député lambda d’auditionner quelques gugusses à cheveux gras et T-Shirt sale puis P. Nègre et son costume à 1000 balles (d’euro, naturellement), puis demandez-lui sa synthèse… et bien ce pauvre député, il finit par voter l’Hadopi, qui est un non-sens absolu car à l’heure du tout numérique, tout contenu numérisé se trouvera massivement diffusé — cf. cette note de mon blog personnel et ma newsletter n°2.

Or, par ailleurs, en matière d’enjeux politiques, les USA (pays agréable mais très pointilleux quand ses intérêts — économiques, ou techniques ou politiques — sont en jeu) sont d’un machiavélisme incroyable : ils savent transformer leurs positions non pas en pensée unique mais en pensée par défaut et ils sont les rois des raccourcis aussi faciles que pratiques pour eux. Par exemple Liberté (dans leur conception) = Bien et le reste = mal.

La liberté (qu’ils ne définissent que rarement) finit par s’imposer en « panacée universelle » : qu’il s’agisse de cinéma ou de Wikipedia (excellent outil d’impérialisme), de navigation (aérienne, maritime) ou de conquête de l’espace, il y a le bon monde libre et tous les mauvais autres. Manichéisme protestanto-éclairé, expliqué de nombreuses fois (à commencer par Tocqueville qu’il ne faut pas oublier de lire). A la suite des USA, dans les autres pays, de béats admirateurs tentent d’appliquer le modèle à des réalités nécessairement différentes…

Dernier avatar en date : le modèle dit Libre (et sa fameuse majuscule), sorte de rêverie technico-boyscoutiste du dernier des Mohicans de la race des barbus en pull… cette philosophie (car c’est de ça dont il s’agit) est pleine de bon sens mais totalement inadaptable en dehors d’un contexte très sérié, d’ailleurs connu, mais malheureusement plaquée telle quelle sur tout un tas de choses… et dont le sous système D n’a retenu qu’une des dérivées : la gratuité et les ravages dont elle est capable dans l’esprit des consommateurs.

Quoi qu’il en soit, les USA ont dors et déjà compris l’intérêt à garder une forme de mainmise sur ce qui est, ils ne l’oublient pas, une création américaine et que le reste du monde a gobé béatement en réagissant trop tard.

Alors, maintenant, pour comprendre ce qui se joue devant nos yeux, il n’y a plus qu’à mélanger tout ça au shaker

Le cocktail est détonnant : au prétexte que les infrastructures doivent être ouvertes — mot qui d’ailleurs devrait être pris dans son acception française et pas dans le sens ouvert comme dans open source — les ISP ne veulent rien filtrer (ce qui, par ailleurs serait compliqué et couteux) ; au prétexte que leurs droits économiques sont floués, les éditeurs voudraient réduire le légitime droit d’usage des utilisateurs. C’est la sempiternelle course des gendarmes et des voleurs…

Et, par exemple, d’imposer des DRM qui n’enquiquinent que les bons malheureux qui se sont pliés au système (car les mauvais pirates, eux, ont contourné cet emmerdement depuis longtemps). Ou bien d’adopter Hadopi qui n’empêchera pas les ados de télécharger quoi que ce soit : les vrais pirates ont déjà trouvé les solutions de contournement et les Hadopi’s Angels s’essouffleront (ne serait-ce que financièrement) à courir 25 millions de lièvres à la fois dans un contexte technique — posé par la loi — déjà obsolète. Car la réalité du piratage est une longue traine : rien ne sert de se concentrer sur quelques gros pirates quand tout le monde pirate au quotidien (une belle image trouvée sur internet que vous mettez dans un présentation et crac ! Vous voilà pirate !)

On pourrait également se pencher sur les normes, les standards et les protocoles, ce serait la même chanson : le pouvoir est dans la gouvernance. A l’heure du tout numérique, le pouvoir est dans la maîtrise de tout ce fourbis normatif…

Et puis il y a les législateurs de tous les pays, qui ne savent réguler que dans leurs frontières, alors que le réseau, lui, n’en connait pas… je disais (dans cette note de mon blog) que l’internet doit être considéré comme un espace international (à la façon de la haute mer, par exemple) et je pense que tant qu’on ne le fera pas, on continuera de tourner en rond et de se mordre la queue…

Bref, on pourrait continuer longtemps ce petit jeu. On ne ferait que renforcer le constat que l’internet est sui generis et qu’il faut donc réfléchir également de manière sui generis, en faisant abstraction des pratiques anciennes et qu’on ne peut transposer en ligne… le voilà, l’enjeu : repartir d’une feuille blanche et chercher à construire en regardant l’avenir. Faire table rase d’un passé confortable et connu pour aller vers un futur incertain, avec confiance et sans crainte…

2 pensées sur “Neutralité des réseaux : du passé faisons table rase !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.