Tout bien numérique finit toujours massivement distribué

Il y a quelques temps que je travaille sur cette série d’articles mais la révélation de l’affaire Panama papers en précipite un peu la publication car cela en souligne le caractère d’actualité.

Depuis des années que je pratique le web et que je cherche à comprendre ce qu’aujourd’hui on appelle l’économie 2.0, j’en suis arrivé à formaliser des conjectures de Druel.

Cela part d’une idée fort simple : tout comme pour l’économie traditionnelle, on doit pouvoir formuler un certain nombre de règles concernant l’économie 2.0.

On pourra reprocher à cette démarche son caractère simplificateur mais c’est précisément là le sens même de ma démarche : mettre en équations pour chercher à comprendre et aussi à expliquer ce monde nouveau qui se met en place devant nos yeux et qui, pour certains pans de l’économie, a déjà remplacé (en totalité ou partiellement) le monde ancien dans lequel nous avions vécu jusqu’à présent.

Dans cette démarche la difficulté principale consister à garder son calme et toujours à se tapoter le menton avant de crier à la nouvelle révolution ; en clair, ne pas se ruer sur la dernière technique à la mode pour chercher à y voir la nouvelle panacée, qu’elle n’est jamais. En matière de technique, il en va comme pour tout : les vraies avancées sont finalement très peu nombreuses et elle se font souvent assez lentement (un prochain article traitera du concept de faisceau d’innovation).

Des biens fluides

Par ailleurs, qu’elle soit traditionnelle ou 2.0, ancienne ou nouvelle, l’économie reste une science humaine. Autrement dit, une science qui prend son temps. Tout comme en histoire ou en sociologie, les phénomènes économiques ne peuvent être formalisés correctement que sous la patine des ans.

Si on admet que l’économie de l’information a réellement émergé avec l’arrivée des premiers micro-ordinateurs dont la généralisation a permis le développement d’un éco-système, alors ma génération est la première génération digitale. Ceux qui, comme moi, on fait leurs premières armes avec un ZX 81, un Amstrad CPC 6128, un Atari ST ou un Amiga 500 comprendront ce que je veux dire. Alors bien entendu, en ces temps glorieux des magazines informatiques, on passait des heures à recopier des lignes de code (Les GFA Punch de ST Mag ou les programmes à rallonge d’Hebdogiciel rappelleront de bons souvenirs à tous ceux qu’on appelaient pas encore geeks) mais le pli s’est pris à ce moment là. Ensuite la puissance des ordinateurs se développa et les fichiers enflèrent tant et plus mais le principe restait finalement le même.

Toutes ces données se caractérisent par leur fluidité : du papier à la ram de l’ordinateur, de la ram à un support de stockage et, bien entendu, d’un support numérique à un autre support numérique.

C’était d’ailleurs un des avantages de la solidité des disquettes 3,5” : on pouvait les faire tenir dans des boites à chaussures sans les abimer. Dans ce contexte, l’Internet n’a finalement fait qu’amplifier un mouvement déjà entamé et finalement naturel car intrinsèquement lié à la nature même de la chose.

C’est çà la première conjecture de Druel : Tout bien numérique finit toujours massivement distribué

C’est tout ? ben oui et c’est bien plus puissant que ce qu’on peut en penser car même si cela ressemble à une vérité d’évidence, ce n’est pas encore tout à fait si naturel que cela en a l’air.

Loin de moins l’idée de renier les avantages de la vie numérique. L’ère de la surabondance d’information dans laquelle nous vivons a du bon ; mais il faut également reconnaitre qu’elle a ses petits désavantages. Comme la langue d’Esope, la vie numérique est à la fois (et presque de façon consubstantielle d’ailleurs) la meilleure et la pire des choses !

Tout bien numérique finit toujours massivement distribué : cela permet des succès planétaires et rend également possible la circulation d’informations que certains investisseurs auraient certainement préféré garder bien caché quelque part au fond d’un coffre-fort.

Parce qu’ils sont fluides et que les échanger est facile, ces biens numériques de toutes sortes ne permettent pas le niveau de contrôle qu’offrent les biens physiques ; voire, il est illusoire de chercher à en contrôler la distribution. C’est là une réalité que les tenants des DRM et autres protections (s’il en reste encore quelques uns) doivent garder à l’esprit. Pas facile quand, du temps de l’économie traditionnelle, on avait assis son modèle économique sur les droits : droit à l’image, licence de diffusion, droit d’auteur… tous ces outils sont devenus caduques à l’ère de l’économie 2.0.

Un jour ou l’autre toutes ces belles constructions assises sur des fondations devenues caduques finiront par s’effondrer, à la surprise générale car les gestionnaires de droits sont incapables de se remettre en question, trop confortablement installés qu’ils sont dans leurs rentes de situation.

Prenons un exemple qui finira par arriver : un stade de football rempli. Ca veut dire vingt-cinq mille spectateurs et donc, pour simplifier, autant de caméras vidéos : qui arrivera à capter ces milliers de flux potentiels uberisera le foot. Et d’ailleurs, n’est-ce pas Twitter qui vient de signer un accord avec la NFL…

Passer du contrôle à l’organisation

La conséquence de la première conjecture de Druel est finalement d’une simplicité enfantine : il faut passer du contrôle de la rareté à l’organisation de l’abondance.

De ce point de vue l’opposition entre la Fnac et Amazon reste un des meilleurs exemples que je connaisse et, plus largement, l’opposition entre la grande distribution et le e-commerce. Les géants de la distribution 1.0 auront beau y faire, ils auront beau dépenser des milliards en projets d’innovation, ils n’arriveront pas à changer. Ils resteront des épiciers attachés à leur bouclard avec un blouse grise et un crayon derrière l’oreille. Car, du point de vue de cet article du moins, même le plus grand et le mieux organisé des centres commerciaux n’est pas fondamentalement différent de l’épicerie du coin : il ne fait que contrôler de la rareté.

Et je ne parle même pas de l’opposition entre les chaines de télévision et YouTube… et je ne parle pas non plus ici de la presse ou de l’hôtellerie ou du co-voiturage. Vous avez compris l’idée.

Et vous, dans votre entreprise, dans votre métier : comment allez-vous passer du contrôle de la rareté à l’organisation de l’abondance ? Interrogez-vous, faites un pas de côté : il faut regarder les choses autrement pour progresser.

Remettez-vous en question maintenant avant de vous faire uberiser : quand vous en serez là, il sera trop tard !

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